Ahmet Altan, Madame Hayat

J’ai lu avec énormément d’émotion Je ne reverrai plus le monde, recueil de textes que l’auteur avait publié alors qu’il était encore prisonnier politique en Turquie. Quand j’ai entendu parler de Madame Hayat, je me suis jetée dessus (oui, oui, courageusement braver la foule juste avant les vacances de Noël et ses sacro-saints cadeaux, c’est bien ce que j’appelle « se jeter » sur un livre) parce que j’avais vraiment envie de lire un roman d’amour, et je me doutais que je l’adorerais…

Quatrième de couverture

Fazil, le jeune narrateur de ce livre, part faire des études de lettres loin de chez lui. Devenu boursier après le décès de son père, il loue une chambre dans une modeste pension, un lieu fané où se côtoient des êtres inoubliables à la gravité poétique, qui tentent de passer entre les mailles du filet d’une ville habitée de présences menaçantes.
Au quotidien, Fazil gagne sa vie en tant que figurant dans une émission de télévision, et c’est en ces lieux de fictions qu’il remarque une femme voluptueuse, vif-argent, qui pourrait être sa mère. Parenthèse exaltante, Fazil tombe éperdument amoureux de cette Madame Hayat qui l’entraîne comme au-delà de lui-même. Quelques jours plus tard, il fait la connaissance de la jeune Sila. Double bonheur, double initiation, double regard sur la magie d’une vie.
(…)
Pour celui qui se souvient que ce livre a été écrit en prison, l’émotion est profonde.

Les romans qui me touchent le plus ne tiennent pas qu’à une bonne histoire. Les premiers mots, les premières lignes des livres que j’affectionnent le plus suffisent rarement à me donner envie de lire la suite sur l’unique base d’une intrigue déjà palpitante. La beauté du texte, l’émotion que je ressens pendant les premières secondes de lecture me sont essentielles, et l’incipit de Madame Hayat ne m’a pas déçue.

« La vie des gens changeait en une nuit. La société se trouvait dans un tel état de décomposition qu’aucune existence ne pouvait plus se rattacher à son passé comme on tient à des racines. Chaque être vivait sous la menace de sombrer dans l’oubli, abattu d’un seul coup comme ces pantins qu’on prend pour cible dans les fêtes foraines. »

Ces premières lignes forment, à elles toutes seules, presque un résumé du livre. J’ai l’impression qu’elles en captent l’essence: la beauté d’un texte à la fois poétique et terre-à-terre, mais une histoire politique, aussi. Car si Madame Hayat est un superbe roman d’amour, ce serait ne pas lui faire justice que de le réduire à cela. Il s’agit aussi d’un roman politique et engagé, où la situation du pays n’est pas qu’une toile de fond servant à mettre en valeur l’histoire d’amour. La Turquie – jamais nommée mais pourtant évidente – est en train de sombrer dans la dictature, et Altan fustige allègrement les exactions d’un régime qui plonge dans le désarroi la galerie de personnages, tous plus attachants les uns que les autres et terrifiés par une situation politique devenue invivable.

Alors que le pays est tourmenté par les arrestations à répétition, Fazil se laisse emporter dans les tourbillons de l’amour, tiraillé entre deux femmes que tout oppose : l’une est jeune et dotée d’une impressionnante culture littéraire (qui se ressemble, s’assemble) tandis que l’autre est plus âgée, ne connait rien aux livres mais avale les documentaire animaliers et scientifiques, et en tire une philosophie de vie qui impressionne le jeune étudiant désargenté. Ainsi ce livre n’est-il pas juste un roman d’amour. Alors que les sentiments amoureux sont décrits de façon émouvante – mais jamais mièvre -, Altan, à travers les questionnements et les rencontres de Fazil, rédige une magnifique ode à la littérature, au sujet de laquelle de passionnantes réflexions parsèment le livre.

La force de ce livre, c’est qu’il m’a émue à tous les niveaux: roman d’amour brillant et émouvant, d’abord, Madame Hayat est aussi une bouleversante ode à la littérature, pas seulement grâce à son écriture ciselée mais aussi grâce aux réflexions et questionnements présents du début à la fin. Enfin, Altan propose une critique acerbe du régime politique dictatorial de son pays, et ces trois éléments s’entremêlent magnifiquement dans ce livre qui m’a emportée du début à la fin. Je vous disais, au début de ce billet, que l’histoire ne suffit pas à m’accrocher à un livre. Mais quand une magnifique écriture sert aussi une intrigue réellement prenante, le pari est gagné!

 

 

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