Delphine Bertholon, « Les corps inutiles »

Corps inutiles blog

J’ai découvert Delphine Bertholon il y a deux ans, en lisant L’effet larsen, un roman maladroit mais touchant, qui aborde la folie d’une mère à travers les yeux de sa fille adolescente. Je n’ai pas eu de flash, je n’ai pas vu la lumière en lisant ce livre, mais j’y ai perçu une telle sensibilité que j’ai eu envie de découvrir d’autres oeuvres de cette auteur, sans pour autant franchir le pas. Jusqu’au jour où j’ai entendu parler de son dernier roman.

Les corps inutiles fait partie de ces romans dont je sais que la lecture ne sera pas aisée. Le sujet qu’il aborde est délicat mais sa lecture m’est nécessaire. Je me suis lancée dans ce livre avec un mélange d’angoisse et d’espoir. Et j’en suis ressortie changée.

envie

Quatrième de couverture

Elle avait décidé d’aller à la fête. Ne savait pas où aller, en fait. Elle avait pleuré tout son saoul sur le bord du trottoir, pleuré et pleuré encore, puis les larmes s’étaient taries, séchées par le vent. Le ciel passait de bleu à noir, il était vingt heures trente (pile, comme un signe) sur la Casio vintage.

Elle avait quinze ans depuis quelques jours.

Elle avait mille ans depuis quelques minutes

Ce soir, Clémence doit fêter la fin du collège avec ses amis. Le sort en décidera autrement. Mauvaise rencontre.

Quinze ans plus tard, la jeune femme, solitaire et sauvage, travaille à la Clinique, une étrange usine qui fabrique des poupées grandeur nature pour les hommes esseulés…

Mais que peut la vengeance sur les blessures les plus secrètes ?

Mon avis

Autant vous le dire tout de suite, Les corps inutiles est un roman douloureux. Le décor est posé dès le premier chapitre, qui décrit de façon détaillée l’agression que subit Clémence. J’ai une boule dans la gorge dès les premières pages. Je tiens la main à Clémence, je suis Clémence. Je tremble avec elle, je suis paralysée avec elle. Et quand c’est fini, je me rends compte, avec elle, qu’effectivement, à cet instant, TOUT semble fini. Ce n’est pourtant que le début d’un extraordinaire roman.

Avec une justesse absolue, Delphine Bertholon dit la honte, la culpabilité, les vaines tentatives pour essayer de raconter l’indicible, les réactions des autres, toujours inadéquates ; alors le silence. Un silence de mort qui ne permet pas de chasser la douleur « parce qu’au fond, elle avait peur. Peur de lire dans leurs yeux que tout était sa faute » (p.70) Elle dit l’affreux souvenir aussi, qui pèse sur les épaules de l’adolescente telle une chape de plomb. Elle dit le corps et le cœur qui se protègent, ne peuvent plus ressentir. Un peu comme quand on s’évanouit quand la souffrance devient insupportable. Clémence semble évanouie, bien que vivante.

Le roman est rendu encore plus puissant grâce à son style à la fois éthéré et poétique ainsi qu’à une judicieuse narration qui se focalise tantôt sur l’adolescence et tantôt sur l’âge adulte de Clémence. C’est à 15 ans, juste après son agression, qu’elle décide de garder le silence sur ce qui lui est arrivé. Adolescente, elle prend les décisions qui lui permettront, avec un peu de chance, de survivre. Adulte, Clémence est toujours hantée par les fantômes qui sont nés en elle lors de cette affreuse soirée. Ces deux périodes de la vie de la protagoniste sont en permanence mises en balance et se font écho. C’est cela, aussi, qui rend la lecture si douloureuse : chacune des décisions que prend Clémence semble l’ancrer encore plus profondément dans une insupportable réalité. L’on voit bien, 15 ans plus tard, que rien de tout ce qu’elle a décidé adolescente ne lui a permis de s’exorciser de ses tourments.

Aussi éprouvant soit-il, ce livre est également solaire. Il retrace, avec tout autant de justesse et sans mélo, le chemin de la reconstruction. Comment recouvrer une identité supportable quand une agression traumatisante a donné lieu à une kyrielle de mauvaises décisions ? Comment passer, enfin, de l’état de survivant à celui d’être humain, plein et entier ? J’ai été bouleversée par la traduction en symptômes physiques de la douleur morale, puis de la renaissance. Si certaines séquelles sont indélébiles, il est donc possible, tout de même, de parvenir à s’en libérer ? Ainsi, il est donc possible d’aller de l’avant vraiment, sans faire comme si rien ne s’était passé ? Sans renier des souvenirs trop pénibles?

conclusion

Les corps inutiles est un roman éprouvant, difficile, tant il décrit avec précision et justesse les conséquences d’une agression sexuelle. C’est également un roman lumineux, qui retrace, pas à pas, la reconstruction, la reprise en main de sa propre identité. Rien n’est facile, dans ce livre. La souffrance n’appelle pas la pitié, le retour à la vie n’appelle pas l’allégresse. Ce récit m’a bouleversée, parce que les mots sont si justes que j’ai envie de dire à tout le monde : Lisez ce roman. Que vous vous identifiiez à Clémence ou non ; que vous ayez vécu ce qu’elle a vécu ou non, lisez-le. Que chacun, chacune ait une idée de la complexité des sentiments qui envahissent chaque victime d’agressions sexuelles. Que plus personne ne dise plus jamais « ce n’était même pas un viol. »

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4 réflexions sur “Delphine Bertholon, « Les corps inutiles »

    • Tout à fait d’accord ! À cause de son travail à la Clinique, je craignais un roman franchement glauque, mais les différents avis m’ont convaincue de me lancer, et j’en suis enchantée ! 🙂

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  1. Julia, je ne fais jamais ça d’habitude, mais vous provoquez l’exception. Je voulais juste vous dire que votre chronique m’a fait pleurer. Les larmes dans le bon sens, bien sûr ! Merci, vraiment, d’avoir si bien compris. Je vous embrasse. Delphine Bertholon.

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