Camille Anseaume, « Un tout petit rien »

10 sur 10Adolescente, je me suis projetée dans tout un tas de métiers. L’une des envies qui m’a le plus marquée, était de devenir sage-femme. Vous vous doutez, alors, qu’un roman qui parle peut-être de grossesse, ou peut-être d’avortement (je ne savais pas, au début du livre) ne pouvait que me faire envie. Je n’ai donc pas boudé mon plaisir et me le suis joyeusement laissé offrir lors de sa sortie en format poche, grâce à un partenariat avec un forum de lecture auquel je participe.

envie

Nota bene : La quatrième de couv’ de Pocket est NULLE (elle dévoile bien trop l’intrigue et dénature totalement l’histoire). Je n’aime pas trop l’extrait choisi par l’éditeur original, Kero. Alors, sans prétention aucune (en fait si, un peu, quand-même), je vais tenter de vous donner envie de lire ce roman avec mes mots à moi.

« J’ai entendu la porte claquer, et ses pas s’éloigner sur le palier. Puis le grincement familier des premières marches de l’escalier. Les mêmes que j’entendais quand on avait rendez-vous. C’était un grincement qui chantait, le signal qu’il allait bientôt frapper à ma porte et qu’il me restait quatre secondes pour avoir l’air occupé à autre chose, absorbée par une activité quelconque, tout sauf l’attendre, faire la vaisselle, tiens par exemple. Je laissais passer encore quelques secondes avant d’aller lui ouvrir, gants aux mains et regard faussement absent, « Ah, te voilà déjà ? J’ai pas vu l’heure passer, vas-y installe-toi, j’ai un truc à finir ».
Ce jour-là le grincement n’a pas chanté, je crois même qu’il pleurait. Alors j’ai voulu faire comme lui et je me suis assise par terre. Il n’y a rien qui est sorti, pas une larme pas un bruit, juste l’impression de suffoquer. Et cette sensation qui n’allait pas me quitter, celle de n’avoir jamais été aussi vide alors même que je n’avais jamais été aussi pleine.
J’étais pleine d’un vide au milieu duquel nageait l’infiniment petit. »

Commencent alors les douze douloureuses semaines de réflexion qui la séparent de sa décision finale : avorter ou se préparer à devenir maman dans quelques mois. Camille ne sait pas, hésite puis n’hésite plus hésite encore… Un tout petit rien, c’est l’histoire de ce choix difficile et de ses conséquences. C’est un tout petit livre par la taille, mais il m’a offert un tout grand moment de lecture.

Mon avis

J’ai presque détesté les premières pages de ce livre. L’auteur enchaîne les jeux de mots – souvent malheureux -, comme si elle voulait montrer d’emblée de quoi elle est capable. Je trouve l’humour douteux et raté, le ton faussement spontané bien trop lourd. Mais les chapitres sont si courts que je continue à tourner les pages les unes après les autres, et je me surprends à ne fermer le livre qu’après en avoir lu le dernier mot, avec une petite boule dans la gorge et des papillons dans le ventre.

Au fur et à mesure que l’histoire se déroule, l’écriture devient de plus en plus fine. Les tentatives stylistiques ratées des toutes premières pages font place à une vraie poésie du quotidien, les mots sont à la fois bruts, percutants, sensibles et émouvants. Le livre est structuré par des textes très brefs, rédigés comme autant de billets personnels dans un journal intime complété d’heure en heure, de jour en jour. Écrit à la première personne et au présent, ce récit fluide et spontané nous emmène dans les méandres des pensées de la narratrice. Elle nous prend par la main afin de nous disséquer chaque étape de sa réflexion, entre les discussions avec les copines et les parents, les rendez-vous médicaux parfois bancals (oublier de couper le son des battements du cœur du fœtus quand votre patiente envisage d’avorter, c’est plus qu’une boulette) et les monologues intérieurs.

Le roman propose aussi une analyse très juste du regard porté par la société, les amis, la famille. Camille consulte tout le monde mais ne semble vraiment convaincue par personne. Ses amies, aussi bienveillantes soient-elles, ne semblent pas avoir conscience de ce qui se joue dans la tête de la narratrice. Elles prennent la nouvelle de façon trop légère ou trop dramatique. Les parents ont leur histoire personnelle, ils ont perdu un enfant, alors tout ça, c’est compliqué pour eux aussi. Comment peut-on décider de se séparer d’un enfant potentiel quand on sait le chagrin que sa perte peut provoquer ? Mais le garder, c’est aussi faire un pied de nez à sa maman, se désolidariser de sa douleur de mère désenfantée.

Ça, c’était la partie presque objective de mon commentaire. Mais ça ne me suffit pas, de vous dire « lisez ce livre parce qu’il est juste et intéressant ; parce qu’il est bien écrit et que vous serez incapables de le déposer avant de l’avoir terminé. » Alors maintenant, passons aux choses sérieuses.

Je ne lis pas des romans pour me cultiver ou m’instruire (ça, pour moi, ce ne sont que des bénéfices collatéraux). Je ne lis pas des romans pour mieux comprendre l’humanité, ou pour m’évader (mon quotidien est très chouette, merci. Je m’offre la meilleure vie possible par rapport au temps et aux finances dont je dispose). Je lis des romans pour être émue. Pour avoir des papillons dans le ventre (trop bien, au début de ce billet, je vous disais justement que j’en avais eu), pour le plaisir. Juste pour le plaisir. Eh bien tout ça, Un tout petit rien me l’a procuré.

J’ai été très émue parce que les questions d’avortement, de maternité, de corps qui change, de cœur qui hésite, ça me touche. Pas personnellement dans mon expérience de vie, mais quelque part dans ma chair, je me sens intimement concernée. Parce que je suis une femme et que j’espère ne jamais devoir faire face à ce choix-là. Je suis pour que chacune ait le choix, et j’irai manifester tant qu’il le faudra pour préserver ce droit, mais je serais bien embêtée, si un jour c’était moi qui devais prendre cette décision. Alors quand la narratrice dit « Je voudrais ne pas avoir le choix. Que l’avortement soit interdit ou qu’il soit obligatoire. […] Et que dans quelques mois, seule ou accompagnée d’un landau, j’aille manger dans un restaurant qui proposerait un plat unique, pour ne plus jamais de ma vie avoir à faire le moindre choix. » je me retrouve en elle. Elle décrit des tas de choses que je n’ai jamais vécues mais que j’ai l’impression d’avoir déjà ressenties des milliers de fois.

Elle parle d’amour, aussi. Pas beaucoup, mais juste assez pour remuer quelque chose en moi. Elle parle du manque de l’autre, en tout cas. Parce que cette foutue décision serait bien plus facile à prendre si le peut-être futur papa était là pour l’aider à réfléchir. Mais pas que. Avoir un enfant ensemble est une idée non dénuée de charme. À certains moments, elle semble le détester, mépriser sa lâcheté (parce qu’il ne lui dit même pas « si tu le gardes, tout est fini entre nous », il se contente de partir). À d’autres, pourtant, l’envie et le manque se font sentir de manière criante : elle reçoit un mail et elle dit « C’est lui. J’aurais presque envie de dire que c’est fou, justement je pensais à lui, mais ce serait complètement con parce que je pense tout le temps à lui. ». J’aime bien l’amour, dans les romans. Surtout quand il n’est pas facile, qu’il ne tombe pas du ciel (ici, je suis donc comblée) et qu’il est exprimé comme ça, avec des mots tout simples qui disent pourtant très bien l’intensité des sentiments.

Enfin, ce livre m’a émue parce que j’ai adoré la manière dont Camille raconte son parcours à partir du moment où, enfin, elle a réussi à se décider. Le ton reste lucide, et serein, et parfois triste et parfois pas. Mais là, je vais arrêter ma chronique de manière un peu brutale, parce que si je vous en dit plus, je vous en dis trop.

conclusion

Tout petit rien keroCe livre est le parfait antagonisme de son titre. Cette histoire d’avortement ou de maternité (non, je ne vous le dirai pas, même avec du chocolat et des câlins)… cette histoire de choix est écrite avec une plume à la sensibilité exacerbée, un plume qui mêle le très concret et le très beau. Un bête quotidien raconté avec beaucoup de poésie, d’humour, d’émotion. Je n’ai pas pleuré en lisant ce livre (je pleure quand je suis triste ou en colère, pas quand je suis émue) mais il m’a fichu une sacrée boule dans la gorge à plein de moments. Parce que je pourrais noter presque chaque phrase dans mon carnet de jolies citations littéraires. Et ça, c’est con, mais pour moi, c’est un argument massue. « Lisez ce livre, moi je l’ai adoré. » Argument construit et convaincant, n’est-ce pas? Pourtant, je n’en ai pas vraiment d’autre. Parce que, vous le savez bien, les émotions, c’est totalement subjectif. Alors voilà : lisez ce livre parce que moi, je l’ai adoré.

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4 réflexions sur “Camille Anseaume, « Un tout petit rien »

  1. Je ne connaissais pas du tout mais tu me donnes vraiment envie de découvrir ce livre. Il faut croire que ton argument subjectif est tout de même très convaincant. J’aime ce genre de livre qui nous touchent tous parce que finalement n’importe qui pourrait être concerné, jeune ou vieux (dans une certaine mesure évidemment), en couple ou célibataire… Je l’ajoute sans hésiter à ma WL. Bonne lecture !

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